jeudi 3 août 2017

L'Esprit de Vacance (8) Travail fétiche


La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage. Bertrand Russell


Normalement, le temps des vacances est celui d’une vie libérée des contraintes, des réflexes et du stress de la vie quotidienne. Une occasion pour se ressourcer à la présence subtile d’une intériorité trop souvent dévastée par un rythme de vie hypnotique et mécanique qui nous aspire vers l’extérieur, toujours plus loin de nous-même, dans un flux constant d’activités et de divertissement, de diversion et de dispersion. Fait d’attention à l’instant présent et de prise de distance avec nos habitudes, l’Esprit de Vacance permet de poser un autre regard sur une vie qui se déroule dans le contexte des sociétés marchandes où le travail est devenu une valeur centrale régissant toute l’organisation sociale. 

Il n’en a pas été toujours ainsi. Dans les sociétés pré-modernes, l’activité humaine est prise dans un réseau de contraintes et de significations, sociales et culturelles, religieuses et symboliques, qui donnent du sens à son contenu tout en reconnaissant son utilité pratique pour la satisfaction des besoins humains. Loin d’être une fonction naturelle, universelle et transhistorique, le  "travail" est une catégorie qui émerge avec la modernité capitaliste comme une dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps, sans référence à aucun contenu concret. Considéré en dehors son contenu particulier, ce "travail abstrait", uniquement indexé sur le temps, devient la substance de la valeur des marchandises dans le mesure où il détermine leurs valeurs d'échange. 

La perspective évolutionnaire propre à la vision intégrale permet de retracer la généalogie, l’émergence et l’évolution du "travail abstrait" en contextualisant celui-ci dans l’univers mental et le stade développemental auxquels il correspond : une modernité fondée sur l’individu et la raison, la technique et l’économie. Une telle démarche généalogique ne peut faire l’impasse sur les analyses effectuées par la "Critique de la valeur". Inspiré par le Marx "ésotérique", décrypteur du fétichisme de la marchandise, ce mouvement de pensée propose une critique de l’économie politique qui déconstruit les formes sociales et les catégories de la modernité capitaliste que sont notamment la valeur, le travail, l'argent, la marchandise et l'État. Opposée à un certain nombre de dogmes du marxisme historique, celui du mouvement ouvrier, une telle déconstruction est nécessaire pour « envisager la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé » selon le Groupe Krisis, auteur de cette ouvrage fondateur qu'est le Manifeste contre le Travail.  

Après une introduction à la critique du travail et de l'économie, nous vous proposons ci-dessous un extrait d’un article de la philosophe Maria Wölflingseder intitulé Travail fétiche qui permet de se sensibiliser aux réflexions menées au sein de la "Critique de la valeur". L'auteure y évoque notamment la façon dont le travail aliène nos contemporains en agissant sur eux tel un fétiche doué de pouvoirs magiques déterminant subjectivité et comportements. En France, des auteurs comme André Gorz hier et J.C Michéa aujourd’hui (dans son dernier ouvrage Notre ennemi le Capital par exemple) se sont inspirés des analyses de la Critique de la Valeur pour nourrir leurs propres réflexions.

Revenu Universel

Dans notre précédent billet intitulé Contre le travail, nous évoquions l’idée la plus novatrice ayant émergée d’une campagne présidentielle très pauvre en débat de fond. Cette idée proposée par Benoît Hamon est celle d’un revenu universel qui remet en question le sens et le rôle fondateur du travail dans l’organisation des sociétés capitalistes. Pour Maria Wölflingseder le revenu universel représente une forme d’impasse : « Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme… Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital. » 

C’est cette logique qu’il faut déconstruire pour la comprendre et qu’il faut comprendre pour la dépasser. Pour J.C Michéa : « Les analyses économiques de Marx sur la loi de la valeur, la nature du travail productif, la baisse tendancielle du taux de profit ou la dynamique de l’accumulation du capital restent, aujourd’hui encore, le point de départ obligé de toute compréhension critique du capitalisme » (Le Comptoir). A contre courant du marxisme traditionnel, la relecture de Marx opérée par la Critique de la Valeur jette une lumière vertigineuse sur le travail en lui faisant perdre le statut d’évidence qui est le sien dans la sphère capitaliste pour apparaître comme un rouage essentiel du "sujet automate", ce processus de valorisation abstraite qui permet l’accumulation sans fin du capital à travers l’exploitation des ressources naturelles, humaines et symboliques. 

Dans un texte intitulé Baudrillard, lecteur de Marx, Gérard Briche écrit : « Le travail n'existe que dans la société capitaliste marchande. Ce qui existe dans toute société, ce sont des activités variées au moyen desquelles les hommes, dans un métabolisme avec la nature, s'approprient des ressources pour satisfaire des besoins. Mais le concept général de "travail" qui subsume toutes ces activités n'a de sens que dans la société marchande, dans la perspective d'une régulation des échanges par une évaluation de chaque produit, pour qu'on puisse le mesurer comme valeur, indépendamment de son utilité pratique, évidemment particulière... S'il n'y a travail que parce qu'il y a capitalisme, il n'y a capitalisme que parce qu'il y a travail. » 

Un saut évolutif

Dans son livre Vie et Mort du Capitalisme, Robert Kurtz synthétise ainsi les relations entre travail et capital : "Le capitalisme n'est rien d'autre que l'accumulation d'argent comme fin en soi et la substance de cet argent réside dans l'utilisation de la force de travail humaine. Mais en même temps, la concurrence entraîne une augmentation de la productivité qui rend cette force de travail superflue... Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait."

Parce que ce sont deux formes d'une même dynamique de valorisation, il ne s'agit pas de libérer le travail du capital mais plutôt de libérer l'individu du travail dans la mesure où selon Jean-Luc Debry : "Le travail n'a jamais été aliéné, il est en soi une aliénation". Dans L’insurrection qui vient, Le Comité Invisible fait le même constat : « Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop. » Le rôle essentiel du travail abstrait dans la valorisation capitaliste explique pourquoi alors même que le travail ne cesse de se raréfier au profit de la technologie et de la spéculation, notre société marchande se définit et s’affirme de plus en plus comme une société du travail. 

Un phénomène de déni ainsi analysé par le collectif Krisis dans son Manifeste contre le travail : « C'est au moment même où le travail meurt qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet aucun autre Dieu à ses côtés, déterminant la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail. Le cri délirant "De l'emploi !" justifie qu'on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue depuis longtemps manifeste. »


L’œuvre de déconstruction de l’économie politique effectuée par le courant de la Critique de la Valeur permet de "briser le monopole de l’interprétation détenu par le camp du travail"  pour imaginer de nouvelles formes sociales. Dans la perspective évolutionnaire qui est la nôtre, inspirée par les modèles développementaux concernant les hommes comme les sociétés, l’émergence de ces nouvelles formes sociales correspond à un saut évolutif vers un stade historique de plus grande complexité. " Si pour les hommes, écrit le groupe Krisis, l'instauration du travail est allée de pair à une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation de leur lien social à un niveau historique plus élevé. " (Manifeste contre le travail)

Le sociologue Michel Maffesoli nomme Écosophie la vision du monde qui préside à l'émergence de ce niveau historique plus élevé. Là où l’économie a transformé de manière abstraite un milieu de vie en un environnement pour en exploiter les ressources, l’écosophie est fondée sur la participation sensible de l’être humain à ce milieu d'évolution qui est à tout la fois naturel, social et culturel.

Une Vision Intégrale

" Ce que nous avons à conduire ensemble, c'est une révolution en profondeur de nos modèles : nos modèles de pensée, nos organisations économiques et sociales, nos façons de nous comporter." Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce discours n'est pas celui d'un visionnaire inspiré qui imagine la lente conversion de l'économie à l'écosophie, c'est le programme même du techno-capitalisme évoqué par Emmanuel Macron lors du salon VivaTech le 15 Juin dernier devant un parterre d'ingénieurs et d'entrepreneurs. 

Un tel discours a le mérite de montrer que le techno-capitalisme, loin de se limiter au champ économique, est un projet global qui concerne l'être humain en totalité : conscience, culture et société. Car, tel un cancer, le capitalisme ne peut se développer qu'en transformant en secteurs marchands des dimensions intimes ou relationnelles qui échappaient jusque-là à son contrôle et à son emprise. D'où l'émergence en France, suite aux dernières élections, de ce que certains ont appelé un "libéralisme intégral" associant les deux formes du libéralisme définies par J.C Michéa, à savoir le libéralisme culturel de gauche et le libéralisme économique de droite.


Ce libéralisme intégral est d'autant plus pernicieux que, sous ses apparences "cool" qui sont celles du libéralisme culturel, il détruit les valeurs traditionnelles et les solidarités communautaires au profit d'une monade égoïste et d'une compétition généralisée réduisant l'être humain au rôle fonctionnel d'une entité économique : celle de producteur/consommateur. Ce n'est pas un hasard si ce libéralisme intégral émerge sur la scène publique en même temps que le projet de revenu universel, celui-ci étant, de manière plus ou moins consciente, une réaction à celui-là. Face à ce fondamentalisme marchand profondément régressif, le saut évolutif de l'économie vers l'écosophie nécessite de se « déprendre d’un mode de vie, d’une culture et de représentations économiques faisant de l’être humain un être défini essentiellement par des besoins et, précisément, par le travail ». (Tu vois le travail ? Revue Réfractions) 

Fondé sur le primat de la relation, le projet écosophique est porté par une "vision intégrale" qui dépasse la rationalité abstraite par une intelligence intuitive adaptée à la complexité. Cette "vision intégrale" permet de sortir de l’impasse individualiste à travers des formes communautaires fondées sur l’intelligence collective et l'économie du don ; elle affirme le primat organique de la vie sensible et de la création humaine sur l’univers mécanique de la technologie et ses processus automatisés; elle transcende la valeur quantitative de l'économie marchande par les valeurs qualitatives d'une éthique évolutionnaire fondée sur le développement humain ; elle est animée par une inspiration spirituelle qui permet d'évoluer au-delà des limitations narcissiques et mentales de l'égo. Chacun de ces aspects a été développé dans divers billets du Journal Intégral et ceux qui s'intéressent à ces analyses peuvent se référer à ceux-ci.

Animés par ce nouvel esprit du temps, des réseaux et des communautés écosophiques se constituent aujourd'hui partout sur la planète dans un vaste mouvement évolutionnaire qui, comme à chaque époque de mutation, préfigure les changements culturels et sociaux. Mais, comme à chaque époque, les tenant de l'idéologie dominante opposent une résistance farouche à une dynamique jugée dangereuse pour leur pouvoir. Dans Les nouveaux bien-pensants, le sociologue Michel Maffesoli décrit ce combat entre les tenant d'une économie dominante et ceux d'une écosophie émergente : "La ligue des esprits asservis contre les esprits libres, celle des esclaves de l'économicisme voulant écarter ceux qui, avec désinvolture, plaident pour une écosophie beaucoup plus prospective, cette ligue donc mène un combat d'arrière garde. Et elle le pressent. Mais on le sait, ces combats-là sont les plus virulents, puisque ceux qui savent qu'ils ont perdu vendent chèrement leur peau."

Travail fétiche. Maria Wölflingseder 

Le “travail” est, de par son essence même, l’activité non libre, inhumaine, asociale... Karl Marx 


Tous exigent du travail, du travail, du travail ! Les uns réclament une protection sociale de base qui prenne en considération les besoins, les autres un revenu universel inconditionnel. Mais nul ne s’interroge sur les raisons cachées de ces rapports absurdes qui, au mépris de l’être humain, dominent aujourd’hui le monde du travail. Avoir la possibilité de travailler moins, pour consacrer enfin du temps à la « vraie vie », n’est-ce pas là un rêve aussi ancien que l’humanité ? 

Ce n’est pas sur les tâches nécessaires à la survie que nous devrions faire porter le plus clair de nos efforts, mais plutôt sur tout ce qu’il y a au-delà de la simple satisfaction du besoin : le loisir, l’art, le jeu, la philosophie, tout ce qui rend les hommes authentiquement humains. Aujourd’hui nous pourrions enfin réaliser ce rêve. La productivité du travail a fait un bond si formidable que tous sur cette terre, moyennant un effort minime (comparé à ceux des époques antérieures), nous pourrions ne manquer de rien. Mais en dépit de sa raréfaction, le travail se pose en puissance totalitaire qui ne tolère aucune autre divinité à ses côtés. Nous persistons à vénérer le travail comme un fétiche, comme s’il était doué de pouvoirs magiques. 

Une activité propre aux esclaves 

Pour mieux comprendre notre rapport servile au travail, il suffit d’ouvrir un dictionnaire étymologique ou un livre retraçant l’histoire du travail. Le mot allemand Arbeit est issu d’un verbe germanique signifiant « être orphelin, être un enfant astreint à un dur labeur physique » ; et, jusqu’à la fin du Moyen Age, ce mot garda le sens de "pénible épreuve", de "calamité", de "besogne indigne". En anglais, labour a pour racine le latin labor : "peine", "épreuve", "effort". Le français travail et l’espagnol trabajo trouvent leur origine dans le latin tripalium, un dispositif utilisé pour torturer et punir les esclaves ou tous ceux qui n’étaient pas de condition libre. De même, le russe robota provient du slavon rob, c’est-à-dire  "esclave", "serf". « La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage », a dit le savant et prix Nobel anglais Bertrand Russell. 

Jusqu’à l’Antiquité la notion de travail était totalement inconnue. Le mot apparaît d’abord pour désigner une activité hétéronome, exécutée sous la surveillance et sur l’ordre d’autrui. Avant cela il y avait des termes pour désigner des activités concrètes mais aucun terme abstrait signifiant, comme le mot "travail", une dépense d’énergie humaine dont le but, le contenu, est indifférent aux exécutants. Là où nous avions par exemple les corvées, nous avons aujourd’hui le salariat, c’est-à-dire n’importe quelle activité effectuée pour de l’argent. 

Tandis que les époques précapitalistes considéraient le travail comme un mal nécessaire, l’avènement de la modernité marqua le début de sa transfiguration idéologique. On l’éleva au rang de "constante anthropologique", c’est-à-dire de caractéristique inhérente à l’être humain. Avec toute la brutalité possible et imaginable, on inculqua aux hommes le principe et l’éthos du travail. Il fallut des siècles pour les faire renoncer à leur rythme d’activité propre et les contraindre à une besogne quasi mécanique dans les usines. 


Le récit de cette transformation a ceci d’intéressant qu’on peut y voir la résistance capituler peu à peu. A la première génération d’ouvriers on inculqua l’importance du temps : personne, à l’époque, ne vivait « à l’heure ». Et voilà que dorénavant les hommes devaient se soumettre à une injonction extérieure, à une cadence qui leur était dictée. L’équivalence actuelle du temps et de l’argent commençait à se mettre en place. La deuxième génération lutta pour la journée de dix heures ; les hommes, il est vrai, étaient alors contraints de trimer jusqu’à seize heures d’affilée. La troisième génération avait fini par accepter les catégories des patrons et ne réclamait plus que le paiement des heures supplémentaires.

Dans les pays industrialisés il n’est maintenant plus nécessaire d’exercer la moindre contrainte : celle-ci est désormais totalement intériorisée. Elle est devenue pour les hommes une "seconde nature". Le problème du workaholisme et de l’épuisement professionnel a pris une ampleur sans précédent. On ne compte plus les sexa-, quinqua-, voire parfois quadragénaires qui meurent d’infarctus ou d’attaques cérébrales – bref se tuent à la tâche, comme le déplorent leurs proches. 

Transformer l’argent en plus d'argent 

Tout aussi éclairant, le parallèle entre développement du capitalisme et développement des armes à feu montre bien de quelle manière funeste s’additionnèrent leurs puissances de destruction respectives. Une fois la poudre à canon mise au point et les armées permanentes constituées, l’entretien de ces dernières nécessita de relever drastiquement la charge fiscale. Ce qui à son tour entraîna une augmentation de la charge de travail. S’agissant d’organiser les armées et les nouvelles technologies de la destruction, la forme argent et la forme marchandise s’avérèrent plus adaptées que les liens féodaux traditionnels. Aujourd’hui encore, les quatre cinquièmes de toute la recherche scientifique et technique sont au service de la guerre. La plupart de nos produits high-tech sont en réalité des sous-produits de la technologie militaire. 

La machine et la chaîne de montage ne furent inventées ni pour soulager le labeur des hommes ni pour améliorer nos relations avec la nature, mais pour transformer plus rapidement l’argent en davantage d’argent. Toute activité humaine se voit depuis lors appréciée en fonction de la valeur économique qu’elle crée. L’homme ne fabrique pas les produits qu’il serait judicieux de fabriquer (par exemple, une nourriture non polluée ou des biens d’usage durables et écocompatibles), il fabrique avant tout les plus susceptibles de rapporter de l’argent. A maints égards le capitalisme a donc davantage à voir avec la mort qu’avec la vie. 

Immanuel Wallerstein note, à propos de la genèse du capitalisme, que la plupart des gens travaillent aujourd’hui « incontestablement plus, un plus grand nombre d’heures par jour, par an, ou sur la durée d’une vie ». Et malgré cela, « une majorité de la population mondiale se trouve objectivement et subjectivement plus démunie matériellement que dans les systèmes antérieurs, mais je pense aussi qu’ils ont été placés dans des conditions politiques pires qu’auparavant ». 

Marchandiser tous les domaines de la vie


Serait-ce seulement la volonté politique qui fait défaut, ainsi qu’on l’affirme haut et fort de façon récurrente ? Celle-ci pourrait-elle effectivement résoudre la question du chômage et l’ensemble des problèmes de la société ? Ou bien est-ce le revenu minimum qui constitue la solution ? Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme. Il peut contribuer à briser à jamais le mythe du plein emploi. Le revenu universel peut faire en sorte que les hommes ne soient plus l’objet des tracasseries de l’agence pour l’emploi et qu’on cesse de voir dans le travail salarié leur raison d’être. Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital.

Tous veulent rendre le capitalisme plus juste, plus humain et plus écologique, mais nul ne le remet en cause ! Nul ne s’attaque à ce qui en constitue l’essence : la logique meurtrière de la marchandise. Dans le capitalisme, la règle d’or consiste à faire du profit, c’est-à-dire multiplier l’argent, créer de la (sur)valeur (plus-value). Cela nécessite croissance et concurrence illimitées. Le travail ne sert pas – et servira de moins en moins – à produire ou accomplir ce qui est utile et nécessaire au genre humain ; le seul et unique critère, c’est ce qui se vend. Que les produits et les modes de production soient ou non bénéfiques à l’homme et à la nature, là n’est pas la question. 

La loi immanente du capitalisme conduit à marchandiser tous les domaines de la vie : qui aurait jamais cru possible que la poste, les chemins de fer, les écoles, les hôpitaux et même un nombre croissant de domaines interpersonnels, dussent un jour fonctionner suivant d’implacables critères économiques ? Cette évolution ne tient pourtant pas à un manque de volonté politique mais à la nature même du capitalisme. 

Comment en est-on arrivé là ? La richesse, dans la société capitaliste moderne, possède toujours deux aspects : elle est à la fois richesse sensible-matérielle (nourriture, maisons, vêtements, etc.) et ressource pécuniaire, fortune, somme d’argent. Cependant la richesse sensible-matérielle n’acquiert le droit à l’existence qu’à travers sa forme pécuniaire abstraite, autrement dit lorsqu’elle devient marchandise. La société capitaliste n’aurait absolument aucune difficulté à fournir à tous des biens en suffisance ; le seul problème, c’est que ces biens se transforment sans cesse en argent, en marchandise, en valeur (d’où le terme de "critique de la valeur"). Partant, il leur faut être valorisés. 

Une logique totalitaire 


Nous touchons là le nœud du problème : la crise générale du financement n’est nullement l’œuvre de dirigeants malveillants ; elle procède logiquement du découplage entre travail et production de richesse. Cela signifie que tous les êtres humains sur cette terre pourraient en théorie voir sans problème leurs besoins satisfaits sans qu’il soit nécessaire pour autant que chacun travaille quarante heures par semaine. Il est vrai que, travaillant moins, les hommes sont moins bien payés, voire pas payés du tout – mais n’est-ce pas déjà ce qui se passe de toute façon un peu partout ? Cela montre bien que l’argent, ou plutôt l’obligation d’en avoir, n’est plus un obstacle entre l’homme et la satisfaction de ses besoins ! Aussi le fossé ne cesse-t-il de s’élargir entre ce qui est bon pour l’homme et ce qui est bon pour l’économie ! On cherche pourtant continuellement à nous persuader du contraire. 

La logique meurtrière du monde marchand, en vertu de laquelle toute chose, avant même de pouvoir être utilisée, doit nécessairement d’abord être achetée en tant que marchandise – cette logique est devenue totalitaire. La valeur n’est pas une chose grossière relevant de la sphère économique mais bien une forme sociale à cent pour cent : à la fois forme du sujet et forme de pensée. Réclamer que la politique redevienne plus responsable dénote une piètre connaissance de la nature du capitalisme. En quoi la politique pourrait-elle nous aider aujourd’hui, elle qui, avec la démocratie, a grandi aux côtés du système capitaliste, main dans la main avec lui ? Ils sont inexorablement enchaînés l’un à l’autre. Démocratie, économie de marché, État de droit (et droits de l’homme) : autant de simples appendices du capitalisme. Paul Valéry écrivit : « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». 

La conscience démocratique moderne émane d’une pensée marchande qui ne reconnaît même plus ses propres bornes et pour qui, de ce fait, la moindre solution aux problèmes sociaux passe nécessairement par le travail et l’argent dans un contexte de croissance économique. Pour la plupart des gens, une production autodéterminée et un partage des biens sans échange ni contrainte sont littéralement impensables. D’où vient donc cette peur panique dès qu’il s’agit d’envisager le dépassement du système capitaliste et de sa logique mortifère ? 

L’exigence de solidarité et de compassion ose aujourd’hui à peine s’exprimer : elle porte atteinte à la suprématie de l’actuelle forme de travail et d’économie. Ça n’est même pas avec un revenu universel que nous briserons la logique meurtrière de la marchandise, car nous ne sommes tout bêtement plus en mesure d’imprimer les billets de banque à distribuer. Nous n’obtenons l’argent qu’aux conditions de l’économie capitaliste. Or, ces conditions se résument depuis longtemps à une spirale descendante que rien ni personne ne peut enrayer. Le capitalisme ne connaît plus que la fin en soi irrationnelle consistant à transformer jusqu’à la fin des temps l’argent en davantage d’argent. A l’intérieur de ce système, plus aucune perspective émancipatrice n’est possible. Il s’est heurté à ses propres limites. 

Ressources 

La traduction française du texte de Maria Wölflingseder est initialement parue dans la revue Variations. Revue internationale de théorie critique » en 2012. Traduction de l’allemand : Sînziana 

Travail fétiche de Maria Wölflingseder sur le site Critique de la Valeur

Dans la rubrique Ressources du précédent billet intitulé Contre le travail nous avons proposé de nombreuses références en ligne et dans Le Journal Intégral concernant la critique du travail et de l’économie.

Éloge de l'oisiveté  de Bertrand Russel en Pdf

Tu vois le travail ? Revue Réfractions N°38. Printemps 2017. 

Manifeste contre le travail par Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable). Site Critique de la Valeur.

Robert Kurz : Voyage au cœur des ténèbres du capitalisme  de Anselme Jappe. Une approche synthétique de l’œuvre de Robert Kurz, principal théoricien de la critique de la valeur. Revue des Livres N°9

André Gorz, le philosophe qui voulait "libérer les individus du travail"  Site Critique de la valeur. Article paru dans L’Obs du 25/6/17. A propos, notamment, du revenu universel.

Que signifie être contre le travail ? Robert Kurz Site Critique de la Valeur

Notre ennemi, le Capital  Jean Claude Michéa  Éditions Climat
 
Entretien avec J.C Michéa sur le Site Le Comptoir  : Le concept marxiste de lutte des classes doit être remanié.

Baudrillard, lecteur de Marx par Gérard Briche Site Critique de la Valeur

L’insurrection qui vient par Le Comité Invisible en Pdf

Attention Danger Travail  Documentaire de Pierre Carles suivie d'une recension critique Site Pensée Radicale

Les nouveaux bien-pensants  Michel Maffesoli

L'économie du don  Site de Jean-François Noubel  Vivre dans l'économie du don Conférence de JF Noubel sur You Tube

Émission de radio : Critique radical du projet de loi-travail et du travail capitaliste (en crise) avec Jean-Luc Debry Site Sortir du Capitalisme

Dans le Journal Intégral : Ecosophie (1) Une sagesse commune. Civilisation, Décadence, Ecosophie 

Devoir de Vacance  Une présentation synthétique des six billets de la série L'Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0

Théorie d'une Catastrophe  Les rapports entre la Critique de la valeur et les pensées de Michel Henry, Jean-Claude Michéa ou André Gorz.

Les Monnaies Libres (1)  Les Monnaies libres (2) Un paradigme post-capitaliste  Les Monnaies libres (3) Un paradigme post-capitaliste (fin)

Bibliographie sur la Critique de la Valeur
 
Les Aventures de la marchandise Pour une nouvelle critique de la valeur de Anselm Jappe (Denoël, 2003) 

Crédit à mort  La décomposition du capitalisme et ses critiques de Anselm Jappe (Lignes, 2011) 

Vie et mort du capitalisme de Robert Kurz (Lignes, 2011)

jeudi 13 juillet 2017

L'Esprit de Vacance (7) Contre le Travail


Le travail est le plus grand affront et la plus grande humiliation que l’humanité ait commis contre elle-même. Herman J. Schuurman 



La fameuse maxime latine : "Post coïtum omne animal triste" pourrait être aujourd'hui actualisée de la manière suivante : "Post electio omne civis triste". En effet, après l’orgie électorale à huit tours vécue par les français, le citoyen inspiré ne peut ressentir qu’une profonde tristesse en entendant les petits soldats de la "société civile", nouvellement élus, ânonner une novlangue managériale dont les anglicismes dissimulent mal un néant politique, philosophique et existentiel. Tout çà pour çà ? Tout ces changements pour que rien ne change ou plus exactement pour que l'on ne change rien d'autre que la vitrine du magasin avec de nouveaux mannequins habillés à la mode du moment, celle de l'expertise. Si les gérants ont changé, les propriétaires restent par contre toujours les mêmes et veillent dans l'arrière boutique à l'organisation et aux comptes du magasin !

"Ceux qui ont besoin de l'expert, écrivait Guy Debord, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l"ignorant." Nous l’avons souvent dit, notamment dans une série intitulée Experts et Visionnaires : ce n'est pas tant d'experts et de gestionnaires dont nous avons besoin - ces gardiens du système sont légion - mais de visionnaires - si rares et si précieux - capables de nous libérer de la transe collective propre aux sociétés marchandes qui érigent l’économie en vision hégémonique du monde. Ce sont de tels visionnaires qui ont conçu, il y a des dizaines d'années, l'idée de revenu universel proposé par Benoît Hamon lors des dernières élections présidentielles. Une proposition qui a mis la question du travail, de sa valeur et de sa raréfaction, sur le devant de la scène en ouvrant un débat sur notre modèle de société à l'heure de la révolution numérique.

Et si donc nous profitions nous aussi de la période des vacances pour réfléchir à la façon dont nous perdons notre vie à la gagner ? C’est dans cet esprit que l’on peut relire, allongé au bord de l’eau ou assis à l’ombre d’un arbre, la série de six billets consacrée par le Journal Intégral à l’Esprit de Vacance. Ces billets proposent "en même temps" une apologie de la vie créatrice et spirituelle, et la critique d'un travail qui, à travers l'extorsion de la plus-value, est la substance même de la valorisation capitaliste. Marx qualifiait de "sujet automate" la dynamique aveugle de cette valorisation qui anime les sociétés marchandes comme elle aliène l'être humain en réduisant la richesse qualitative de la vie subjective et intersubjective à la misère quantitative de la survie économique fondée sur la compétition et la lutte de tous contre chacun.

Dans la continuité de cette série sur l’Esprit de Vacance, nous vous proposons la recension d’un ouvrage de Giuseppe Rensi, paru en Italie en 1923 et intitulé Contre le travail, traduit et édité pour la première fois en France par les éditions Allia. Selon David Caviglioli : « Le point de départ de sa réflexion est brutal: "tous les hommes haïssent le travail", ce fardeau "odieux", cette "nécessité inférieure de la vie de l’espèce" dont il faut se libérer pour s’élever spirituellement et vivre une "vie spécifiquement humaine". La thèse centrale de Rensi est que le travail est, "toujours et essentiellement", un esclavage. L’employé est certes mieux indemnisé que l’esclave, mais les deux conditions consistent à "asservir sa propre activité au profit d’autrui". Chez lui, comme chez Marx, il y a "travail" quand une pratique s’accomplit en vue d’un résultat extérieur à elle-même... Toute pensée politique devrait considérer l’obligation de travailler comme une malédiction.» 

Nous le verrons dans le prochain billet : loin d'être une malédiction transhistorique, le travail en tant qu'il est une dépense d'énergie indifférenciée, mesurée par le temps, sans référence à un contenu concret, est une construction sociale propre à la modernité capitaliste. Déconstruire et refuser cette "évidence" centrale du travail c'est s'insurger contre l'emprise de l'idéologie dominante pour revendiquer une autonomie et une liberté créatrices indispensables au processus d'individuation et à l'intelligence collective au sein de communautés vivantes. C'est aussi transformer notre tristesse post-électorale en réflexion pour faire émerger une énergie libératrice qui, selon le groupe Krisis, auteur du Manifeste contre le travail : "brise le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail". Une telle énergie est un excellent antidote au fantasme entrepreneurial et au prurit managérial qui transforment aujourd’hui la parole publique en discours d'entreprise et la République Française en "Start-up nation" selon les vœux de Mr. Macron, nouveau président directeur général de la société FRANCE SA.

De l’économie à l’écosophie 

Et si, pendant que vous y êtes, vous profitiez de ces vacances studieuses pour lire - ou relire - les deux billets précédents ? Le sociologue Michel Maffesoli y décrit le nouvel esprit du temps comme celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. A travers la démarche économique, l’individu moderne utilise la rationalité instrumentale pour transformer son milieu d’évolution en un environnement destiné à produire et exploiter des ressources naturelles, humaines et symboliques. A travers la démarche écosophique, l’individu post-moderne chemine de manière sensible sur cette "voie du milieu naturel, social et symbolique" qui est celle de l'individuation à travers un développement intégral.

Ce mouvement progressif de transmutation de l’économie en écosophie inspire de nombreuses réflexions individuelles et collectives dont nous nous faisons régulièrement l’écho. Ces réflexions déconstruisent le fétichisme de l’abstraction propre à la modernité tardive pour imaginer, entre autre, une "sortie de l’économie" qui est aussi celle du travail. Ces réflexions ont trouvé un écho institutionnel (très assourdi) durant la campagne présidentiel à travers le projet de revenu universel qui permet d’imaginer une vie en partie libérée de l’obligation de travailler c'est à dire, en fait, de participer à l'accumulation du capital. En interrogeant la centralité du travail dans les sociétés marchandes, B. Hamon est devenu d’un coup la cible de tous les partis, sans exception, qui se sont révélés tels qu’ils sont en vérité : des agents plus ou moins conscients d’une valorisation capitaliste fondée sur l’exploitation du travail vivant. 

Si nous nous intéressons aux réflexions de Giuseppe Rensi, c’est qu’elles permettent de nourrir les nôtres aujourd’hui dans un contexte qui a totalement changé. Rensi écrivait ce livre en 1923, en plein essor du capitalisme industriel porté par cette nouvelle organisation scientifique du travail qu'est le fordisme. Contrairement à nombre de penseurs de son temps, il jugeait impossible d’échapper à la malédiction du travail : « L’histoire humaine est une impasse, et les générations d’hommes qui s’y succèdent se heurteront toujours au même mur. La situation est "sans espoir": "tout plan, projet ou tentative pour apporter une solution rationnelle, définitive ou, au moins, satisfaisante au problème posé par le travail est un pur fantasme romantique, une fantaisie juvénile." » 

Un tel jugement semble aujourd'hui dépassé dans nos sociétés de l’information et de l’automatisation où, suite à la révolution numérique, nombre de métiers exercés par les travailleurs européens pourraient bientôt disparaître. Certains estiment que, dans les trente prochaines années, près de 43 % des travailleurs au sein de l’Union Européenne connaîtront une automatisation de leur activité. Dès 1958, Annah Arendt analysait l’avènement d’une "société de travailleurs sans travail", c'est-à-dire une société fondée autour de la valeur travail dans un monde où le travail se raréfie

Penser l’impensable 


Parce qu’elles n’arrivent pas à faire le deuil d’un monde disparu, nos sociétés s’enferment dans le déni au lieu de considérer cette nouvelle situation comme un défi évolutif. Face à un tel déni, il devient urgent de penser à nouveau frais l’activité humaine et de remettre en question l'idolâtrie capitaliste du travail en proposant une vision émancipatrice de l’être humain, libérée de l'économisme dominant. C’est une telle démarche qui a guidé les membres groupe Krisis en 1999 dans leur fameux Manifeste contre le travail

« Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici un rôle de catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de penser et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et il n'y a aucune raison de regretter son trépas... 

La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation social, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidaristation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé.» 

Cette réflexion estivale sur le travail, que nous approfondirons dans notre prochain billet, a pour but d’imaginer et d’entrevoir le saut évolutif vers un niveau historique plus élevé où des "communautés écosophiques" inventeront de nouvelles formes de conscience, de subjectivité et d'organisation à travers lesquelles l'être humain participe de manière sensible et créatrice à son milieu naturel, social et spirituel. Aujourd’hui, il devient plus que jamais urgent de penser l’impensable : à l’ère de l’information, la métamorphose de l’économie en écosophie correspond à la fin de la société du travail et à l’avènement de nouvelles formes socio-économiques fondées sur l’intelligence collective. 

Une approche visionnaire et intégrale est nécessaire pour penser une telle métamorphose qui concerne la totalité de l’être humain à travers une transformation de la conscience, de la culture et de la société. "Contre le Travail" pourrait vite devenir le nouveau mot d’ordre de tous ceux qui participent de manière créative à la dynamique de l’évolution humaine. Une manière de résister spirituellement à l'hégémonie de la rationalité instrumentale qui s'exprime à travers l'économisme dominant. Une résistance créatrice qui, contre toutes les formes de servitude - fût-elle volontaire - affirme la dimension sensible et qualitative, éthique et communautaire, évolutionnaire et transcendante de l'être humain.

Peut-on être "contre le travail" ? David Caviglioli

La question du travail a fait une apparition discrète et inattendue pendant la dernière campagne présidentielle, et ça n’a pas servi celui qui l’a posée sur la table. En popularisant l’idée d’un revenu universel, donc d’une possibilité de vivre sans travailler, Benoît Hamon a été le premier prétendant à la présidence à admettre, même discrètement, un fait qui, pourtant, ne fait pas débat dans la population: que le travail est pour beaucoup une obligation pénible, voire douloureuse, qu’on accepte par fatalité mais dont on se passerait bien. Cela, Benoît Hamon ne l’a jamais dit. Il prenait des détours, en s’emparant par exemple du sujet de l'"épuisement professionnel". Le burn-out était une manière habile de parler du travail comme d’un genre de souffrance, même si c’était une manière assez superficielle de le faire, puisqu’elle ne reconnaissait de cette souffrance que les formes les plus extrêmes. Comme si, avant de perdre le sommeil pour de bon et de fondre en larmes dans son métro, le cadre intermédiaire surmené ne souffrait pas. 

Étonnamment, vu la centralité qu’il a dans nos vies, le travail est la chose invisible du débat politique. On n’en parle généralement que pour définir son cadre: le temps qu’on y passe, la rémunération qu’on en tire, les formes contractuelles qui l’organisent. On montre à la télévision des chômeurs qui aimeraient avoir un travail, ou des salariés qui craignent de perdre le leur. On ne l’envisage que par l’extérieur. Ce qui se passe dedans, ce qu’on fait pendant, les tâches qui sont demandées, le contenu des relations de travail, en revanche, ne sont l’objet d’aucune querelle entre les partis. 

Hamon, en évoquant la raréfaction prochaine de l’emploi sans y voir une apocalypse, en voulant même l'anticiper, s’est d’ailleurs attiré les foudres de tous ses opposants. On n’a jamais entendu autant de fois en si peu de temps que le travail était source de "dignité". Valls, Macron, Fillon l’ont seriné. (L’idée est étrange, quand on y réfléchit. L’homme serait naturellement dépourvu de dignité, jusqu’à ce qu’un patron la lui procure.) A sa gauche aussi, sa critique du travail est mal passée. Jean-Luc Mélenchon a dit ne pas vouloir "se résigner à l’idée que l’on travaille pour souffrir". Nathalie Arthaud a dit que "la société a besoin du travail humain" et que, dans une société libérée, il "pourrait être une source d’épanouissement". On a découvert, à cette occasion, que tous les partis étaient des partis travaillistes. 

Le travail est un esclavage

On comprend mieux cet étonnant consensus après la lecture d’un vieux livre qui n’avait jamais été édité en France, jusqu’à ce que les excellentes éditions Allia s’en chargent. Contre le travail de Giuseppe Rensi a paru en Italie en 1923.... Un mot sur l’auteur : avocat et philosophe né en 1871, venu du socialisme, ennemi du régime fasciste, il a été banni de l’université en 1927, brièvement emprisonné en 1930. Il est mort en 1941. La police a interdit ses funérailles. Il était de ces penseurs avant tout sceptiques qui n’ont jamais appartenu à une école. Il n’aimait ni les fascistes, ni les marxistes, ni les libéraux. Il était l’ennemi de tout "dogmatisme rassurant", des "malversations" de la pensée, des "mesquins subterfuges philosophiques". Cette solitude de vieux poète atrabilaire lui a valu d’être ignoré de son vivant. Il est aujourd’hui vu, et ce sera le seul label qui lui servira de cercueil, comme un précurseur du situationnisme.

Ses écrits sur le travail annoncent assurément le "Ne travaillez jamais" de Guy Debord. La thèse centrale de Rensi est que le travail est, "toujours et essentiellement", un esclavage. L’employé est certes mieux indemnisé que l’esclave, mais les deux conditions consistent à "asservir sa propre activité au profit d’autrui". Chez lui, comme chez Marx, il y a "travail" quand une pratique s’accomplit en vue d’un résultat extérieur à elle-même. Un chauffeur de bus conduit son bus pour ne pas être licencié, pour toucher un salaire, pour assurer la continuité du service public ou rapporter de l’argent à sa société - soit rien qui ait un quelconque rapport avec la conduite d’un bus. 

Le "travailleur" et le "joueur"

Rensi distingue en cela le travail du "jeu". Le jeu aussi réclame un effort, cet effort peut même être douloureux, mais il est réalisé pour lui-même. Ainsi, l’artiste est un joueur plus qu’un travailleur. Pareil pour le philosophe, le scientifique, le politicien, l’homme d’affaires, le journaliste. Rensi congédie toute pensée du travail qui engloberait à la fois l’écriture d’un opéra et le bitumage d’une route. Tout système aboutit à la formation deux classes: "celle qui travaille et celle qui joue". Ça se produit quand une classe acquiert la possibilité de "décharger sur d’autres le travail proprement dit", afin de se consacrer "à l’oisiveté et au jeu (de la science, de l’art, de l’étude, de la direction politique, intellectuelle et morale de la société)." 


Rensi vise évidemment la bourgeoisie, mais pas uniquement. Il note par exemple que les dignitaires syndicaux et militants du prolétariat cherchent avant tout, eux aussi, à «abandonner leur travail (…) et passer au jeu consistant à ‘organiser’, à ‘faire de la propagande’, à ‘agiter’.» C’est cela qui, selon lui, explique «les propos enthousiastes sur la fonction du travail ressassés de façon toujours plus récurrente et sonore dans les milieux ouvriers ou dans les journaux prolétaires.» Le point de départ de sa réflexion est brutal: "tous les hommes haïssent le travail", ce fardeau "odieux", cette "nécessité inférieure de la vie de l’espèce" dont il faut se libérer pour s’élever spirituellement et vivre une "vie spécifiquement humaine". «La rationalité et la spiritualité humaines, écrit-il, exigent que l’homme ne travaille pas ou ne travaille que s’il en a envie et comme cela lui chante, au gré de son caprice, presque toujours en jouant.» 

D’où un paradoxe sans issue. Le grand malheur humain, dont on voudrait que la politique nous débarrasse alors qu’elle ne le peut précisément pas, est que le travail est la condition du passage «de la vie purement animale à la vie humaine, à la possibilité d’atteindre le développement spirituel que celle-ci oppose à celle-là. Mais, dans le même temps, il se présente comme l’obstacle le plus insurmontable à la réalisation, à la participation et à la jouissance d’un tel développement spirituel.» Ainsi, il fallait la société du travail pour qu’il y ait une littérature, mais c’est ce même travail qui, jour après jour, empêche la plupart des gens de lire et d’écrire. 

L’"incommensurable ânerie" des marxistes

La littérature hostile au travail est abondante. Mais, par optimisme, elle se préoccupe souvent d’imaginer, voire d’annoncer l’avènement d’une société sans travail, ou d’une société du travail libéré. Pour la tradition marxiste, le travail n’est aliénant que dans la mesure où il est organisé par le capitalisme. Dans un monde post-capitaliste, le travailleur et son travail pourraient se réunifier, et l’ouvrier serait enfin heureux à l’usine. D’autres prédisent la nécessité d’une réduction du temps de travail, comme Paul Lafargue dans son célèbre Droit à la paresse, paru en 1880.

Giuseppe Rensi
Rensi est plus pessimiste. L’histoire humaine est pour lui une impasse, et les générations d’hommes qui s’y succèdent se heurteront toujours au même mur. Le travail-esclavage, dit-il, est une nécessité, qui a sa propre légitimité morale et juridique. On ne démontrera jamais qu’il est injuste de forcer des hommes à travailler contre leur aspiration à l’oisiveté (le livre s’ouvre même sur cette démonstration). La situation est "sans espoir": « tout plan, projet ou tentative pour apporter une solution rationnelle, définitive ou, au moins, satisfaisante au problème posé par le travail [est] un pur fantasme romantique, une fantaisie juvénile.» 

Il est notamment très sceptique vis-à-vis des marxistes et de leur "incommensurable ânerie". Qu’un régime soit nommé communiste ou capitaliste, "trois mille ouvriers dans une usine" seront toujours "trois mille ouvriers dans une usine". Qu’ils soient des "appendices de la machine", comme le déplore le Manifeste du Parti communiste, ou qu’ils deviennent leurs "maîtres", comme il l’espère, ne fait aucune différence. Les systèmes socialistes, "au reste mille et une fois vainement tentés", sont pour Rensi "d’infimes palliatifs", "comme de se tourner et de se retourner dans le lit de douleur du travail de l’humanité". Il note que la société soviétique (il écrit son livre en 1923, rappelons-le) a elle aussi vu naître une classe de "joueurs", de dirigeants et d’artistes, en clair une bourgeoisie avec un autre nom, profitant du travail accompli par d’autres. 

Car le paradoxe du travail, ce mode d’organisation qui permet d’entrevoir ce qu’est la liberté humaine pour en interdire immédiatement l’accès, reflète le paradoxe cruel et indépassable de nos existences: « La vie exige l’immédiateté, d’être libérée de toute forme, alors qu’elle ne saurait avoir lieu que sous des formes et qu’elle s’empêtre ainsi dans une contradiction inextricable.» Toute personne ayant déjà songé à cesser de travailler s’est confronté à cette pensée, bien plus terrifiante que le coût social encouru: hors du travail et de sa contrainte, existe-t-on vraiment? Le travail nous aliène, certainement, mais de quoi? 

Contre le travail, pour le travailleur

On pourrait penser que "Contre le travail" est un tissu de ruminations dépressives. Il l’est, assurément, et ça en fait déjà un livre formidable, mais il n’est pas que ça. Rensi invite à la méfiance vis-à-vis des discours iréniques sur le travail. Des patrons qui se vantent de travailler 58 heure par semaines sans tomber malades ni manquer le moindre jour et qui ne comprennent pas pourquoi leurs salariés rechignent à en faire autant. De la "corporate culture", de plus en plus invasive, qui voudrait ne voir que des nains de Disney siffler en travaillant.

Il rappelle que ceux qui parlent du travail, à la télévision et dans les journaux, ne travaillent généralement pas. Il donne un sens philosophique à la mauvaise humeur des caissiers, des serveurs, des cuisiniers, des ouvriers, des comptables, des coursiers, des vendeurs, des chauffeurs de taxi, des infirmiers, des policiers, etc., et soutient que toute pensée politique devrait considérer l’obligation de travailler comme une malédiction. 

A défaut de l’abolir, il faut haïr le travail, ne serait-ce que pour aider les travailleurs. Dans un chapitre de son livre, Rensi explique que si le goût de travailler est une vertu morale, alors il sera «rétribué dans la seule mesure où maintenir en vie le travailleur est nécessaire. Il n’y a donc pas lieu d’augmenter cette rétribution au-delà du minimum requis par le jeu des forces économiques.» Voilà pourquoi, écrit-il, le travail est globalement présenté comme un «phénomène ethico-religieux de grande importance». A l’inverse, toute revendication favorable au travailleur ne peut que reposer sur l’idée que le travail est «grossier et matériel, pénible, nuisible et triste». Il est évidemment inutile de préciser que l’élection d’Emmanuel Macron, notre nouveau manager en chef, vient de repousser, une nouvelle fois, le moment où on le reconnaîtra. 

Ressources

On ne peut envisager un saut évolutif vers cette autre forme d'organisation sociale que serait une "communauté écosophique" sans déconstruire cette "évidence" centrale qu'est le travail dans nos société marchande. Et si vous profitiez des vacances pour approfondir cette réflexion en imaginant des stratégies créatives pour "sortir de l'économie" ? Voici ci-dessous quelques sites et quelques textes qui pourront vous accompagner dans cette réflexion :

Peut-on être "contre le travail" ? David Caviglioli. Site de L’Obs

Contre le travail par Giuseppe Rensi. Traduit de l'italien par Marie-José Tramuta. Précédé de L'Audace de Giuseppe Rensi par Gianfranco Sanguinetti. Allia, 144 p., 12 euros. Site des Editions Allia

Le site des éditions Allia propose les recensions de l'ouvrage de Rensi parues dans l'Obs, La Cité, Le Lorgnon mélancolique, Pileface, Palim-Psao, l’Écologiste. .

"Contre le travail" Un dossier sur l’ouvrage de Rensi avec la présentation du livre, la préface de Gianfranco Sanguinetti : L’audace de Giuseppe Rensi, plusieurs extraits et la Table des Matières. Site pileface 

A propos de "Contre le travail" de Giuseppe Rensi  Par Benoît Bohy-Bunel. Une note de lecture très intéressante qui fait le lien entre les positions de Rensi et celles défendues par la Critique de la valeur. Site Critique de la Valeur 

Manifeste contre le Travail  Krisis. En intégralité sous forme de brochure imprimable. Site Critique de la Valeur.

Que signifie être contre le travail ? de Robert Kurz Une critique du travail inspirée par la Critique de la valeur. Site Critique de la Valeur

A propos de Herman J. Schuurman  Toujours contre le travail. Éloge des libertaires hollandais du groupe De Moker par Clément Homs Site Critique de la Valeur 

André Gorz, le philosophe qui voulait "libérer les individus du travail". Entretien avec Anselm Jappe. A propos du revenu universel d’existence. Paru dans l’Obs. Site Critique de la Valeur. 

Textes contre le Travail  Vingt textes contre le travail par les auteurs du courant de la Critique de la Valeur. Site Critique de la valeur. 

Dans Le Journal Intégral

Devoir de Vacance  Une présentation synthétique des six billets de la série L’Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0.


Experts et Visionnaires, une série de trois billets : La Docte Ignorance des Experts, Intégrer la Complexité, la Fin d’un monde.

Les monnaies libres (1).  Les monnaies libres (2) Un paradigme post-capitaliste

A lire les textes proposés dans le libellé  Sortir de l’Économie

jeudi 22 juin 2017

Civilisation, Décadence, Ecosophie.


Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. G. Bernanos

Une image "écosophique" par Elena Ray
En France, nous voici donc à la fin d'une très longue séquence électorale de plus d'un an qui aboutit simultanément à l'effondrement des partis traditionnels suite à une vague de "dégagisme", et à une recomposition de la vie politique exprimant en partie et en retard l'évolution des mentalités et des idéologies. Si l’on veut comprendre cette évolution, mieux vaut être à l’écoute des synchronicités qui signalent les mouvements de fond à l’œuvre dans la conscience collective : en quelques semaines, trois intellectuels français viennent de publier trois livres sur la nature des civilisations, de leurs décadences et de leurs métamorphoses. Décadence de Michel Onfray, Civilisation de Régis Debray et Ecosophie de Michel Maffesoli : trois titres qui, chacun en un seul mot, résume la vision du monde et de l’histoire propre à chacun de ces auteurs. 

Vision tragique chez Michel Onfray qui relate la genèse et la grandeur, le déclin et la dissolution de la civilisation judéo-chrétienne ; vision fataliste chez Régis Debray observant d’un œil ironique cette "joyeuse apocalypse" qu’est le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain ; vision phénoménologique et descriptive chez Michel Maffesoli, témoin inspiré des mutations socio-culturelles qui décrit avec minutie l’émergence d’une nouvelle vision du monde fondée sur une sagesse commune – l’Ecosophie – en même temps que s’achève dans une lente agonie le cycle abstrait et rationaliste d'une "vieille  modernité" âgée de cinq siècles. 

La parution simultanée de ces trois ouvrages est, en soi, un signe des temps à méditer et à décrypter. Les écrivains sont des sismographes dont la sensibilité enregistre le mouvement des plaques tectoniques de l’esprit qui fondent et défont les civilisations humaines. Comme l’écrivait Georges Bernanos : « Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. » Prisonnière de l'économisme dominant et de réflexes technocratiques d'un autre âge, la classe politique s'avère incapable de penser les enjeux  de civilisation au cœur de la crise systémique que nous devons affronter. 

Penser en terme de  civilisation c'est regarder la diversité des phénomènes sociaux et culturels à partir d'une perspective globale, elle-même inscrite dans la longue durée de l'histoire et de l'évolution humaines. Inspirés par des modèles développementaux nés de nombreuses recherches en sciences humaines, nous nous inscrivons pour notre part dans une vision évolutionnaire de l’histoire. Ces modèles développementaux décrivent un mouvement évolutif qui régit aussi bien les individus que ces organismes vivants que sont les sociétés humaines. Ces modèles nous permettent d’envisager l’histoire, à la manière d’Hegel, comme le déploiement de l’Esprit dans le temps. D’où la remarque de H.F Amiel à laquelle nous souscrivons : « Au fond, il n'y a qu'un seul objet d'études : les formes et les métamorphoses de l'esprit. Tous les autres objets reviennent à celui-là; toutes les autres études ramènent à cette étude. » 

Décadence

Si chacun de ces trois auteurs ressent et perçoit un changement d’époque, ils interprètent celui-ci à travers le filtre de leur tempérament et de leur psyché comme de leur filiation intellectuelle et culturelle. Ce filtre détermine leur vision de l’histoire et la façon dont ils imaginent le nouveau cycle en train d’advenir. 

Dans "Décadence", paru fin février, Michel Onfray écrit l’épopée de la "civilisation judéo-chrétienne" qui a forgé l’Occident pendant deux mille ans. L’auteur présente ainsi son ouvrage : « Chacun connaît les pyramides égyptiennes, les temples grecs, le forum romain et convient que des traces de civilisation mortes prouvent… que les civilisations meurent – donc qu’elles sont mortelles ! Notre civilisation judéo-chrétienne vieille de deux mille ans n’échappe pas à cette loi. Du concept de Jésus, annoncé dans l’Ancien Testament et progressivement nourri d’images par des siècles d’art chrétien à Ben Laden qui déclare la guerre à mort à notre Occident épuisé, c’est la fresque épique de notre civilisation que je propose ici. » 

Voilà comment Marie Lemonnier rend compte de ce livre dans l’Obs : « Chacun sait que nos civilisations sont mortelles, disait déjà Valéry en 1919, et c'est bien la mort de l'Occident que ce livre crépusculaire et torrentiel entend annoncer: le judéo-christianisme est "en phase terminale". "L'Europe est à prendre, sinon à vendre", conclut Michel Onfray, après avoir fait le récit d'une civilisation "née d'une fiction", celle de Jésus, et décrit la Shoah comme le "terrible couronnement" de presque deux mille ans d'antisémitisme chrétien ! 

Pour avoir longtemps régné en maître, l'Occident d'Onfray, vu sous l'angle de ses exactions et inquisitions religieuses, s'avère en effet peu glorieux. Quels sont dès lors les candidats à la succession, qui précipiteraient le cadavre dans la tombe? Onfray en conçoit deux possibles: d'abord l'islam, que le philosophe essentialise conquérant, cruel, et voit «en pleine santé» ("nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur") quand on pourrait, au contraire, en décrire la déliquescence; ensuite le trans-humanisme, propre à fabriquer la civilisation d'après les civilisations. » (Onfray décrète la "mort de l'Occident")

Civilisation

Dans "Civilisation. Comment nous sommes devenus américains", paru début Mai, Régis Debray tente de répondre à ces questions : « C’est quoi, une civilisation? Comment ça naît, comment ça meurt? L’effacement de la nôtre nous aide à répondre à ces questions vieilles comme le monde. De la CIA au rap, de House of Cards à Baron noir, des primaries à nos primaires, c’est cette imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine que Régis Debray dévoile avec une gaieté frondeuse, en reliant les menus faits de notre quotidien à l’histoire longue de l’humanité. Illustrée par l’exemple de la Grèce antique face à l’Empire romain, l’invariable grammaire des transferts d’hégémonie éclaire notre présent d’une façon insolite et pénétrante. Une prise de recul qui, tout en abordant de plein fouet l’actualité, surprendra également pro- et anti-américains. » 

Dans un article de Libération intitulé Debray ou le déclin de l’empire européen, Laurent Joffrin évoque ainsi cet ouvrage : « Régis Debray, chroniqueur ironique du monde d’hier, adepte du pessimisme souriant, annonce notre décadence sans s’en émouvoir outre mesure, pariant qu’une civilisation nouvelle, venue de l’ouest, remplacera la nôtre et que l’humanité, somme toute, ne s’en portera pas plus mal. » 

Dans un article du Temps, Alain Campiotti évoque les lectures qui ont nourries la réflexion de Debray : « Paul Valéry, par exemple, constatant il y a près d’un siècle que l’Europe aspirait «à être gouvernée par une commission américaine». Ou Simone Weill, prévoyant en 1943 que l’humanité allait perdre son passé par l’américanisation de l’Europe puis du globe. Si Debray se replonge avec mélancolie dans ces écrits anciens, c’est qu’à ses yeux le désastre a eu lieu. Il y avait une civilisation, dit-il, définie par le temps, l’écrit, le drame de vivre, l’intérieur, l’être et la transmission. Elle s’est affaissée devant une autre, dominée par l’espace, l’image, le bonheur obligatoire, l’extérieur, l’avoir et la communication. Et c’est un grand malheur parce que nous y avons perdu «le sens de la durée et le goût des perspectives» … Mais il faut s’y faire, dit l’ancien guérilléro. Les civilisations durent grosso modo cinq siècles, et l’américaine n’en est qu’à son deuxième. » (Debray et les débrayeurs

Ecosophie 

Dans son dernier ouvrage intitulé "Ecosophie", paru en Janvier, Michel Maffesoli évoque, quant à lui, le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". Si on en a moins parlé de ce livre que des deux précédents, c’est que son auteur est moins médiatique et s’il est moins médiatique c’est que sa pensée, plus exigeante et nuancée, n’est réductible ni aux conformismes de pensée, ni aux slogans, ni aux polémiques qui font le « buzz » et le « clash » dont s’alimentent médias et réseaux sociaux. 

Ce livre est ainsi présenté par son éditeur : « Il est une nature des choses et on a eu la prétention de la changer. La dévastation du monde, naturel et social, en est la conséquence la plus évidente. Le refus des constructions sociales "contre-nature", abstraites et rationalistes, commence à se faire jour. D’où le besoin de fonder l’être-ensemble sur un sens (une sensibilité) commun, sur une accommodation collective à la nature des choses. C’est l’enjeu de ce livre que de repérer les courants qui silencieusement animent la nature en question. Ce que l’on nomme ici sensibilité écosophique. » 

Ceux qui s’intéressent, comme nous, à une telle réflexion inspirée peuvent se référer au précédent billet dans lequel l’auteur explicite sa pensée et sa conception de l’histoire qui rejoint, en partie, celle développée à partir d’une vision intégrale. Au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, Maffesoli oppose « une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent et, partant, dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 


Sombrer avec élégance

Le tempérament et le trajet intellectuel de chacun de ces auteurs va déterminer sa propre vision de l’histoire comme cette vision va elle-même déterminer sa perception du futur : décadence résultant d'une inéluctable entropie pour le premier, métabolisme produit par les échanges entre civilisations pour le second ou métamorphose qualitative pour le troisième. Ni optimiste, ni pessimiste, la vision de Michel Onfray, enracinée dans la pensée grecque, est tragique. Selon lui, "le tragique est celui qui ne craint pas de regarder le réel tel qu'il est et d'en soutenir la vue sans le secours des béquilles religieuses ou politiques qui permettent d'en nier l'existence". A partir de cette perspective les civilisations disparaissent et meurent en obéissant aux lois de l’entropie qui concernent aussi bien les êtres et les les choses que les sociétés.

« Qui, à ce jour, donnerait sa vie pour les gadgets du consumérisme devenus objets du culte de la religion du capital ? Personne. On ne donne pas sa vie pour un iPhone. L'islam est fort, lui, d'une armée planétaire faite d'innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé ; nous vivons englués dans l'instant pur, incapables d'autre chose que de nous y consumer doucement, ils tutoient l'éternité que leur donne, du moins le croient-ils, la mort offerte pour leur cause ; nous avons le passé pour nous ; ils ont l'avenir pour eux, car, pour eux, tout commence ; pour nous, tout finit. Chaque chose a son temps. Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance. » 

Là où la vision de Michel Onfray se veut tragique, celle - fataliste - de Régis Debray observe le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain. Un transfert qui passe par la transmission et la dissémination des valeurs européennes au moment où, selon Max Weber, l'ère chrétienne prend fin avec l'abandon de l'économie du salut au profit du salut par l’économie. Debray écrit : « Le métabolisme est le propre d’une civilisation vivante : elle se transforme au fur et à mesure de ce qu’elle absorbe et stimule chez les autres. Qui la naturalise l’empaille, alors qu’elle se nourrit d’emprunts et d’échanges… Pourquoi les « décadences » sont-elles aimables et indispensables ? Parce que ces moments ne sont pas seulement les plus exquis mais les plus féconds. Parvenue au meilleur de sa fermentation, une civilisation peut alors en inséminer d’autres, auxquelles elle lèguera tout ou partie de ses caractères originaux. Décadence c’est transmission donc rebond, donc survie. Habit de deuil déconseillé. » 

Vitalisme versus Sinistrose

Alors que la vision d’Onfray participe au "Choc des civilisations" décrit notamment par Samuel Huntington, celle de Debray met en avant l'échange entre celles-ci et leurs interactions. Il n’empêche, au-delà de leurs différences, Onfray et Debray s’inscrivent dans une même tradition française - intellectuelle, matérialiste et profondément désenchantée - qui n’est plus à même de rendre compte d’un monde en évolution continue dont la complexité croissante nécessite de mobiliser d’autres modes de perception et de compréhension, plus agiles, plus fluides, plus intuitifs… et moins datés. On ne peut pas voir l'émergence d'un nouveau monde avec les lunettes de l'ancien car celles-ci, ayant fait, littéralement, leur temps sont impuissantes à imaginer le suivant. 


Ces deux auteurs ne font preuve ni d’une grande imagination, ni d’une profonde vision en reconduisant dans le futur les modèles du passé : la pré-modernité d’une religion hégémonique pour Onfray et la modernité d’un techno-capitalisme triomphant chez Debray. L’un et l’autre confondent trop souvent la décadence de notre société avec leur impuissance à imaginer ses métamorphoses alors même que l’approche phénoménologique de Maffesoli lui permet de participer, de l’intérieur, au saut qualitatif né de l’émergence d’un nouveau paradigme. Le réenchantement du monde dont il est le témoin se manifeste à travers une écosophie post-moderne, cette sagesse commune qui, à travers un nouveau rapport entre matière et esprit, intègre archaïsme et modernité en mêlant tribalisme, religiosité et technologie.

C’est ainsi que le processus de décadence apparaît à Maffesoli comme « une forme de transition d’un monde à l’autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines… Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. » 

La sinistrose contre laquelle s’érige Maffesoli est celle d’une idéologie décliniste, bien française, qui tend à justifier toutes les formes de résignation et d'impuissance en dévalorisant de manière systématique les expressions novatrices et transformatrices de cette "palingénésie" qui ressemble beaucoup à la dynamique de l'élan vital au cœur de l'évolution créatrice évoquée par Bergson. En effet, nous souffle le déclinisme dominant, si le monde est foutu à quoi bon agir et réagir ? Sombrons donc avec élégance dans la posture esthétique du dandy, comme le firent certains passagers du Titanic dansant nonchalamment au son de l'orchestre alors que le paquebot coulait.

Une telle attitude, profondément régressive, ne tient pas compte des éléments de régénération et de création qui accompagnent toute décadence. Comme l'écrit Pascal Bacqué dans La Règle du Jeu : "C'est qu'on nous donne à écouter ceux qui n'ont rien à nous faire entendre. Ceux qui racontent le monde, ce sont Hegel ou Dante. Ceux qu'il faut écouter ce sont les créateurs. Parce que le monde n'est monde que s'il s'invente. Le monde crève de leur absence. Qu'on installe à leur place Onfray et Debray, et leur rabâchage doxographique : le monde n'est plus que le bégaiement de lui-même. " (La fondation de Régis Seldon)

L'humeur décliniste ressemble fort à celle des vieillards plus ou moins séniles qui regrettent le bon vieux temps. C'est ainsi que, sans en percevoir la vitalité créatrice, ceux-ci critiquent l'insolence de la jeunesse vis à vis des conformismes, des académismes et des préjugés hérités. C'est ainsi que, sans en percevoir l'intuition radicale, ils ironisent sur les idées nouvelles, toujours étranges à leurs yeux. "Après moi le déluge, maugréent-ils dans leur barbe, c'était mieux avant. Quelle décadence ! " C’est ainsi que certains prophètes de malheur confondent l’épuisement de leur énergie vitale et créatrice avec une fin du monde proclamée haut et fort sur le tombeau de leur jeunesse rebelle. 

Décadence et Métamorphose

Forme symptomatique du nihilisme contemporain, le déclinisme passe totalement à côté de la dialectique évolutive unissant, de manière organique, effondrement et refondation, décadence et émergence, décomposition et recomposition. Selon Satprem : " Nous avons parfois l'impression, dans l'histoire, que les périodes d'épreuve et de destruction précèdent la naissance d'un monde nouveau, mais c'est peut-être une erreur, peut-être est-ce parce que la semence nouvelle est déjà née que les forces de subversion (ou de déblayage) vont s'acharner." Ce pourrait bien être une belle définition de la vague "dégagiste" et "destituante" qui n'en a pas fini de submerger les représentants comme les institutions du "vieux monde".

Dans un récent billet écrit en Mars, intitulé Décadence et Métamorphose, nous réagissions à ce déclinisme ambiant en précisant notre vision évolutionnaire de l’histoire. En fait, pour un regard évolutionnaire, décadence et renaissance sont deux expressions à la fois complémentaires et contradictoires d'une même dynamique créatrice qui se manifeste à travers le mouvement imperceptible et continu de la vie et de ses métamorphoses. Mais aveuglés par les apparences et fascinés par les formes, nous avons perdu l'intuition du mouvement créateur qui les a produit et nous vivons, comme le dit si justement le poète Paul Eluard, dans "l'oubli de nos métamorphoses". 

Nous défendons, pour notre part, une autre philosophie de l’histoire qui, loin du relativisme ambiant, considère celle-ci non pas comme une suite hétéroclite de formes sociales hasardeuses mais comme un continuum évolutif entre ces divers types de sociétés humaines que l’on nomme civilisations. La décomposition d’une civilisation annonce et préfigure des recompositions qui se manifestent au cours de l'histoire à travers l’émergence de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est parce que la décadence d'une civilisation est aussi messagère de ces métamorphoses que la présentation du Journal Intégral est ainsi rédigée : " Chroniques de la fin d'un monde, avec ses diverses crises, le Journal Intégral observe l'avènement d'un nouvel "Esprit du temps" qui inspire penseurs, créateurs et communautés en faisant émerger des formes innovantes de réflexion et de sensibilité". 

Une dynamique évolutionnaire 

La Spirale Dynamique : un modèle développemental
Ce qui manque à Onfray comme à Debray, c’est la compréhension de cette "palingénésie", élan vital qui se manifeste à travers l'évolution créatrice. Une évolution documentée par les nombreux modèles développementaux proposés par les chercheurs en sciences humaines.

Ces modèles définissent les principaux stades de développement régissant aussi bien les individus que les sociétés humaines. A partir de ces modèles développementaux, certains chercheurs ont pu observer comment la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit se manifeste au cours de l’histoire à travers diverses formes de civilisation.

Les civilisations archaïques naissent d’une fusion - magique - entre une subjectivité et sa communauté d’appartenance, comme entre cette communauté et son milieu (naturel et invisible) perçu comme une totalité indivisible à la fois cosmique, statique et close sur elle-même. 

Les civilisations traditionnelles ont remplacé cette fusion archaïque par une domination hiérarchique qui institue la soumission de la subjectivité au groupe et du groupe à une transcendance.

En réaction à cette domination hiérarchique, la civilisation moderne est fondée sur l’émergence de l’individu, l’usage de la rationalité abstraite et la croyance au progrès.

Contre le fétichisme de l’abstraction propre à la modernité finissante, la civilisation cosmoderne - celle qui advient - est fondée sur la participation créatrice de l’individu à une totalité complexe et évolutive. 

Cette cartographie des modèles développementaux nous conduit à penser que le futur de l’Occident ne ressemblera ni à l’hégémonie d’une religion pré-moderne (style Onfray), ni à celle d’une modernité techno-économique (style Debray), mais plutôt à cette forme d’écosophie post-moderne annoncée par Maffesoli : sagesse commune qui naît de la participation de chacun à une totalité organique en développement.

Cette écosophie post-moderne est la matrice à partir de laquelle pourra émerger la civilisation "cosmoderne" annoncée par les penseurs visionnaires de l'évolution humaine. Mais ceci est une autre histoire !... Celle d'une évolution créatrice de la vie/esprit dont nous essayons de faire  la chronique contemporaine au fil des évènements et des phénomènes qui sont autant de signes des temps à travers lesquels elle se manifeste. 

Ressources 

Décadence de Michel Onfray - Civilisation de Régis Debray - Ecosophie de Michel Maffesoli 

Entretien avec Michel Onfray dans Le Point au sujet du livre Décadence. Site Michel Onfray

Extraits de Décadence  Site Michel Onfray

Onfray décrète la "mort de l'occident"  Marie Lemonnier Site de L'Obs

Monsieur Onfray au pays des Mythes  Réponses sur Jésus et le Christianisme. Jean-Marie Salamito éd. Saltvator.  Entretien avec Jean-Marie Salamito  Radio Sputnik sur You Tube.

Dr Onfray et Mr Homais Laurent Dandrieu Site Valeurs Actuelles

Michel Onfray, le raisonneur du vide de Matthieu Baumier Site Causeur. Un article au sujet de Michel Onfray, la raison du vide de Rémy Lélian.

Debray et les débrayeurs  Alain Campiotti Site Le Temps

Debray ou le déclin de l'empire européen  Laurent Joffrin Site de Libération

La fondation de Régis Seldon Pascal Bacqué. La Règle du Jeu